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Le Centre Roger-Cabana.

Le danger du favoritisme d’accès aux sites de plein air du Québec

Mélissa Vincent

M.A en Loisir, culture et tourisme; récréologue; enseignante audépartement de Techniques de Gestion et d’Intervention en loisir du Cégep de Saint-Jérôme et surtout : passionnée d’activités de plein air.

La pandémie nous amène à revoir plusieurs de nos pratiques, à repousser nos limites et àcontinuellement nous réinventer en tant qu’humanité. Le télétravail est une nouvelle réalité qui est bien partie pour perdurer dans le temps. En restant bien au chaud dans le confort de nos maisons, nous venons créer une rupture avec nos habitudes du passé : plus besoin de déneiger notre voiture pour nous rendre ensuite au travail; « out » d’aller prendre une marche à l’extérieurdu bureau durant notre pause matinale ou d’aller courir avec notre collègue, que nous appellerons ici Rita, sur l’heure de dîner.

Le fait que les occasions de contact avec la nature soient beaucoup plus rares qu’à l’habitude estvenu créer un engouement jamais vu pour la pratique d’activités de plein air en 2020 au Québec. Le manque « d’air » se fait ressentir par toute une masse de la population québécoise. Force est de de remarquer que les gens ont besoin d’accéder à des lieux naturels pour pratiquer leurs activités : ski de fond, vélo de montagne, raquettes, fat-bike, randonnée pédestre, etc. Cesactivités n’ont pas exactement la même « saveur » si elles sont pratiquées en milieu urbain. On le constate, nos adeptes de plein air, tant les « p’tits nouveaux » que les vieux « loups de bois »,viennent retirer beaucoup de bénéfices en venant respirer l’air de la forêt et des montagnes.Personnellement, j’ai chaussé très jeune mes bottes de randonnée (ok, à l’époque, il n’était pasrare que je chausse des « gougounes » assorties d’un « K-Way » vert kaki pour aller m’amuserdans les montagnes, c’était bien avant la commercialisation du matériel spécialisé tel qu’on le connait aujourd’hui), je suis littéralement « tombée dedans » quand j’étais petite. Aujourd’hui,j’essaie de sortir à l’extérieur minimalement 30-45 minutes et ce, à tous les jours, beau temps, mauvais temps. J’en ressens d’importants bienfaits : je suis mieux dans mon corps et dans mon esprit. Je suis plus apte à me concentrer sur des tâches complexes à la suite de ces moments de contact avec la nature.

Les bénéfices des activités de plein air sur l’être humain

Comme l’a écrit Dominique Devost (l’un de mes mentors et aussi mon ancien enseignant au collégial) dans son cadre conceptuel des activités de plein air (voirhttps://oraprdnt.uqtr.uquebec.ca/pls/public/docs/FWG/GSC/Publication/170/377/1765/1/2644 1/5/F853151692_Bulletin_vol.5_no.4.pdf) « L’individu est conscient de son environnement, il reconnaît l’importance des sens et respecte le rythme de mère Nature. En somme, le vécu de plein air réside dans un état d’esprit, une manière d’être et de concevoir le monde… Quelle que soit la nature de l’activité, l’expérience sensorielle et la rencontre avec la nature sont au centre des préoccupations. Dès lors, l’activité offre un contexte où le résultat importe peu. Elle est un prétexte pour s’évader, se mettre en contact avec l’environnement et permet un ensemble de petits moments heureux1».

Le plein air est une thérapie en soi et on a énormément besoin de petites parcelles de bonheur ces temps-ci. Dans le cadre de référence ci-dessus mentionné, il est reconnu que la pratiqued’activités de plein air nous permet d’intégrer les quatre grandes dimensions suivantes :l’aventure, le contact avec la nature, l’exploration des potentialités et, la plus importante selonmoi, l’émergence des valeurs fondamentales. « Ici et maintenant », dans le moment présent, loin des préoccupations de nos vies. Cette « coupure » est nécessaire pour prendre contact avec qui on est réellement, bref, le retour à nos valeurs humaines.

L’accessibilité limitée aux sites de plein air ou l’effet « c’est à nous ces montagnes »

La quête d’aventures et d’accès aux sites de plein air est venu créer un nouveau problème cette année : la horde de gens de la Ville qui se bouscule tous les weekends « dans le Nord » est venuecongestionner un monde qui était jusqu’à présent paisiblement réservé aux « habitués du bois ». Oui, nous étions tous déjà accoutumés à vivre le trafic de la 15 à chaque fin de semaine mais nous étions loin de nous imaginer que ce problème se reproduirait aussi sur les sentiers.

Pour contrer cette problématique moderne, certaines villes et certains villages ont donc décidésde limiter l’accès à leurs sentiers et aux activités extérieures pour leurs résidents seulement : « les VIP ». Je comprends tout-à-fait le raisonnement politique derrière ces décisions, il s’agit de prioriser l’accès aux « payeurs de taxes » mais cela vient engendrer des dommages collatéraux plus large au niveau de la société. Fini le temps où je pouvais aller me balader joyeusement en raquettes avec mes enfants sur les sentiers du Mont Loup-Garou de Sainte-Adèle ou que je pouvais aller faire ma course en sentiers sur les « trails » du centre de plein-air Roger-Cabana de St-Hippolyte. Ces paysages qui faisaient tant de bien à mon âme d’aventurière ne pourraient êtreobservables que sur mes vieilles photographies ou par une recherche Google ?

Le danger derrière tout ça c’est que cette réaction protectionniste à une situation qui se veut circonstancielle vienne créer une nouvelle norme. Les villes ont le plein pouvoir de décider si « leurs » sentiers sont accessibles à tous les québécois ou juste à leurs citoyens. De plus en plus de parcs régionaux deviennent payants pour les non-résidents. La « capitalisation » de la nature et du plein air deviendra-t-elle une nouvelle tendance ? Cette richesse collective ne serait donc plus accessible à tous les québécois, elle serait seulement accessible à une « élite ». J’ai mal à maliberté.

Je pense sérieusement à me partir une « business » de fausses cartes citoyenne…

Le véritable problème : le manque d’aires protégées à vocation récréotouristique

Permettez-moi d’être un peu égoïste et de ne pas vous partager ici mes coins secrets. Il en existe des milliers au Québec ; chaque « mordu » de plein air a les siens. Mais ces petits coins secrets sont menacés car ils ne sont pas protégés d’une destruction certaines au profit de projetsdomiciliaires.

Je salue, le nouveau projet de loi 46, venant modifier l’actuelle Loi sur la conservation dupatrimoine naturel, qui a été adopté à l’unanimité par l’Assemblée nationale le 10 février dernier.Ce nouveau projet de loi viendra permettre l’augmentation de la proportion des aires protégées et de préserver davantage de milieux naturels au Québec. L’Ile d’Anticosti et des réservesautochtones pourront ainsi être préservées de tout développement. Mais qu’en est-il de nos forêts qui se situent à proximité des centres urbains et en banlieue ?

Le gouvernement du Québec doit incessamment développer un autre projet de loi imposant aux municipalités de protéger un % important de leur territoire et de démocratiser l’accès à cesterritoires forestiers « à tous » (pas juste à leurs propres citoyens). Il en va de notre avenir collectif : une fois ces territoires défrichés et exploités, nous ne pourrons plus revenir en arrière.

À l’aire où l’on parle de plus en plus des bienfaits de l’activité physique, des saines habitudes de vie, de transition socio-écologique, de classes natures dans les écoles, etc., il faut expressément reconnaître notre problème d’accès à la nature au Québec. Quand d’aller se baigner dans un lac en été ou de marcher « seul » en forêt devient une quête colossale, il y a un problème.

Il faut considérer que plus vite nous misons sur l’accès à la nature pour les québécois, moins nous avons à gérer collectivement des problèmes de santé physique et mentale à court, moyen et long terme. Plus nous sauvegardons par le fait même des écosystèmes, de la biodiversité et notre patrimoine naturel et paysager.

Revenons à la base et agissons en amont devant cet enjeu. Je m’adresse à vous les décideurs : les ministres, les député(e)s, les maires et mairesses, les directeurs et directrices des services municipaux, les aménagistes du territoire.

Il faut agir « Ici et maintenant ».

1 Beaumont, Julie et Devost, Dominique. Bulletin « Le vécu de plein air », Observatoire québécois du loisir, Volume 5, numéro 4, 2007.

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