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Démantèlement en plein froid, des vies suspendues

Photo Marie Pier Lafleur – Le campement au coin des rues Castonguay et Laviolette, où vivent environ une quinzaine de personnes en situation d’itinérance sera démantelé le 8 décembre.

Démantèlement en plein froid, des vies suspendues

Publié le 05/12/2025

Le campement au coin des rues Castonguay et Laviolette, où vivent environ une quinzaine de personnes en situation d’itinérance, doit être démantelé.

Le campement installé depuis plusieurs mois à Saint‑Jérôme sera démantelé le 8 décembre. La décision soulève des interrogations, puisque les versions de la Ville, du propriétaire et du maire ne concordent pas.

La version de la Ville

Le propriétaire doit procéder au démantèlement à la suite d’avis d’infraction émis par le Service de l’urbanisme et du développement durable, en vertu de l’article 3 du règlement 0209‑000. La Ville invoque l’article 3 du règlement 0209‑000, qui définit comme nuisance toute occupation d’un terrain compromettant la salubrité, la sécurité ou la tranquillité du voisinage. Trois avis ont été remis depuis octobre 2024.

Elle justifie l’intervention par des enjeux de sécurité liés aux grands froids et affirme agir « avec le souci constant de préserver la dignité des personnes concernées », en collaboration avec l’équipe ESIP du Service de police, l’équipe ESPOIR du CISSS des Laurentides et la maison d’hébergement La Hutte. La Ville ajoute que l’intervention « découle d’une demande formulée par les propriétaires » et que le campement a suscité « de nombreuses plaintes du voisinage ».

La version du propriétaire

Mme Stéphanie Cocozza, vice‑présidente d’Espaces Lokalia, affirme pour sa part n’avoir reçu aucune plainte de voisins. Elle explique que l’entreprise était prête à tolérer le campement jusqu’au printemps 2026, mais qu’elle se voit contrainte d’agir en raison de la menace de constats d’infraction et d’amendes.

« Nous étions prêts à laisser le campement en place jusqu’au printemps. Mais la Ville nous a clairement indiqué que nous risquions des amendes si nous ne procédions pas au démantèlement. » — Stéphanie Cocozza

La position du maire

Le maire Rémi Barbeau a déclaré, selon le Journal de Montréal, qu’il ne voulait pas créer de quartiers de campements.

« Les gens vont se créer une mini‑société où la criminalité peut s’installer tranquillement », a‑t‑il affirmé publiquement.

Interrogé sur la possibilité de reporter le démantèlement, il a répondu que la décision relevait du propriétaire. Toutefois, il a reconnu que si les plaintes persistent, la Ville doit émettre de nouveaux constats d’infraction, ce qui oblige le propriétaire à agir. Selon lui, la municipalité se trouve « entre l’arbre et l’écorce », devant concilier les droits des voisins et la situation des personnes en campement.

Lors du premier conseil municipal, le maire avait abordé les préoccupations citoyennes sur l’itinérance. Il affirme aujourd’hui être à l’aise avec l’interdiction des campements.

Les organismes de terrain réagissent

Pour Mélanie Poirier des Gardiens de la rue, l’éviction en plein mois de décembre soulève de graves inquiétudes.

« On parle de déplacer des êtres humains, ce n’est pas un détail. » — Mélanie Poirier

Sur le terrain, elle dit avoir rencontré trois personnes qui ne savent pas ce qu’elles vont faire et se disent désemparées pour la suite. Deux autres ont mentionné ne pas vouloir aller ni sur la rue Durand ni à La Hutte, se retrouvant ainsi dans une impasse.

De son côté, Stéphane Parent, de Ligne de front Laurentides, estime que les autorités ne tiennent pas compte des réalités de certaines personnes en situation d’itinérance.

« Les autorités ne comprennent pas qu’il y a des gens qui ne cadrent pas dans le système. » — Stéphane Parent

Selon lui, l’éviction en plein hiver risque de laisser plusieurs personnes sans solution claire : « Pourquoi ils ont attendu que le gros [froid arrive] pour les démanteler ? Est‑ce que tous les gens qui se font évincer vont avoir un toit ? », se questionne-t-il.

M. Parent rappelle que les démantèlements de campements peuvent contrevenir aux droits fondamentaux garantis par la Charte canadienne des droits et libertés, notamment au droit à la sécurité et à la dignité.

Il souligne que forcer des personnes en situation d’itinérance à quitter un campement sans solution de rechange adéquate peut être jugé inconstitutionnel. Or, si certaines ressources existent, plusieurs personnes concernées affirment qu’elles ne veulent pas ou ne peuvent pas y recourir, ce qui soulève la question de leur caractère réellement adéquat.

Mobilisation citoyenne annoncée

Frustré par ce qu’il considère une déresponsabilisation du maire, Jonathan Blanchette, chef de l’Union nationale, soutient que le démantèlement est imposé par la Ville à travers ses constats d’infraction.

Lors d’une entrevue diffusée sur Facebook avec Stéphane Parent, Jonathan Blanchette a invité la population à se présenter sur le terrain le 8 décembre, jour prévu du démantèlement.

Il a précisé que cette mobilisation vise à soutenir les personnes en situation d’itinérance, à témoigner de l’éviction et à dénoncer la décision municipale. Une distribution alimentaire sera organisée sur place, afin d’apporter une aide immédiate aux personnes concernées.

Dans la foulée, Jonathan Blanchette a également adressé une plainte officielle et une mise en demeure au maire Rémi Barbeau et au Conseil municipal. Le document dénonce le démantèlement comme une atteinte aux droits fondamentaux et exige l’ouverture d’une enquête formelle ainsi que l’augmentation des ressources d’hébergement. Il fixe un délai pour agir, faute de quoi un recours judiciaire est annoncé.

Environ une quinzaine de personnes sont concernées par l’éviction prévue le 8 décembre. Les réactions des organismes et des citoyens permettront de constater l’impact réel du démantèlement.