L’événement avait lieu au 19e étage des bureaux de Québecor, au Square Victoria et rassemblait des gens de tous les milieux, démontrant l’énorme pouvoir d’attraction de l’ancienne ministre.
Impossible de nommer tout le monde, mais le politique y était très bien représenté : François Legault, Sonia LeBel, Ian Lafrenière, Éric Girard, Caroline Proulx, Sylvie D’Amours, Raymond Bachand. Tout comme le milieu culturel : des figures comme Chloé Sainte-Marie, Anne-Marie Cadieux, France Castel, Louise Deschâtelets et Sœur Angèle se sont déplacées pour l’événement.
Animées par Michèle Sirois, les prises de parole se sont enchaînées : Guillaume Nadon — co-auteur du livre, a fait venir sa grand-mère avec lui en avant dans un moment très touchant — l’ancien premier ministre Jean Charest avait envoyé une vidéo pour saluer son ancienne collègue et amie. François Legault et Pierre Karl Péladeau ont aussi pris la parole.
Puis vient l’allocution de Marguerite Blais.
Alors que le livre porte en lui une forme d’apaisement. Une volonté de faire la paix avec ce qui a été vécu, au micro, le ton est différent.
« Nous sommes en année électorale. Qui parle des aînés ? »
La question résonne, surtout qu’elle est lancée à quelques pas seulement de François Legault, son ancien chef et encore premier ministre du Québec, à ce moment.
Dans une salle remplie de décideurs, le message est fort. Puis, avant de procéder à la séance de dédicace, Anne-Marie Cadieux, Pascale Montpetit et France Castel se partagent la lecture de la préface, signée par feu Béatrice Picard.
Nouveau décor, même propos
Trois jours plus tard, Marguerite Blais me reçoit chez elle à Saint-Hippolyte. La neige recouvre encore le terrain, mais on devine déjà ce qu’il deviendra quand le soleil s’installera pour de bon. Dans son livre, elle parle de cette pause nécessaire après la vie publique, de sa dépression — qu’elle aborde sans détour — et de ces petits gestes du quotidien qui lui permettent aujourd’hui de se recentrer. Marguerite adore regarder pousser son jardin, ça ne s’invente pas.
Elle ouvre la porte vêtue d’une robe rouge. Elle parle fort et respire la bonne humeur, probablement encore sur l’adrénaline du succès du lancement.
J’arrive un peu d’avance. On prend le temps de discuter. On s’entend pour se tutoyer. On parle de ses voyages, du lancement, de l’appel de Sœur Angèle le lendemain, encore étonnée du monde présent. Puis, la conversation bifurque vers Donald Trump, le climat politique mondial, l’instabilité. Je lui parle de mon fils, Antoine, 13 ans, qui commence à s’intéresser à l’histoire. Des documentaires qu’on écoute ensemble sur la Deuxième Guerre mondiale.
Elle m’arrête. « Je vais te montrer quelque chose que je ne montre pas à tout le monde », dit-elle.
Elle disparaît quelques instants et revient avec une boîte Laura Secord, enrubannée. Les coins sont usés, marqués par le temps. Elle la dépose sur la table et prend le temps de la défaire.
À l’intérieur, des médailles militaires, des photos de son père en uniforme, des lettres qu’il envoyait à sa mère, alors qu’il était en Italie.
Elle me montre un télégramme daté de mai 1945, au dernier jour de la guerre. Ce moment de partage m’ébranle un peu, positivement.
On parle des hommes revenus du front, mais qui n’ont jamais vraiment quitté le champ de bataille. De ceux qui ont été laissés à eux-mêmes.
La conversation, sans qu’on le nomme encore, prépare le terrain pour une autre guerre.
Celle contre la COVID-19, qui a fait plus de 5 000 victimes chez les aînés du Québec et que Marguerite Blais a vécu en première ligne.

Une autre guerre, d’autres réponses
Les caméras roulent et l’entretien s’amorce sans rupture sinon que nous passons au « vous ».
S’il y a une chose qu’Au nom des aînés évoque dès les premières pages, c’est la relation au pouvoir. Non pas dans sa forme symbolique, mais dans ce qu’il permet réellement de faire. Marguerite Blais prend le temps d’en exposer les limites. Être ministre ne signifie pas décider seule. Le pouvoir se partage, se négocie, s’inscrit dans une mécanique plus large.
Elle cherche une image pour illustrer. « C’est comme un collier de perles. Toi, t’es une perle, mais le pouvoir, c’est le collier. C’est la collectivité. » L’idée, elle l’avait déjà formulée quelques jours plus tôt, au lancement. « Il n’y a pas de “mon gouvernement”. Ce n’est pas mon gouvernement. C’est le gouvernement du premier ministre. C’est le gouvernement du peuple. »
Cette idée traverse aussi sa façon d’aborder la pandémie. Les décisions étaient collectives, rappelle-t-elle. Elles se prenaient dans l’urgence, avec des informations partielles, évolutives, parfois contradictoires. Certaines allaient à l’encontre de ses propres convictions, mais elle devait répondre du ministère de la Santé, ce qu’elle a fait.
Les silences prennent soudain plus de place. Aucun n’est vide.
Au fil de l’entretien, une impression qui s’était installée à la lecture du livre refait surface. Celle d’une femme qui aborde la politique sans cynisme, sans réflexe de confrontation. Une manière d’être qui tranche avec l’image que l’on se fait généralement du milieu.
Je lui pose la question directement : « Êtes-vous trop gentille pour la politique… pour la “game” ? »
« Je la connais, la “game” », dit-elle avec assurance.
Difficile de la contredire quand on regarde le legs qu’elle laisse en tant que première ministre des Aînés, puis première ministre des Aînés et des Proches aidants. La feuille de route parle d’elle-même et témoigne effectivement de quelqu’un qui sait comment la politique se joue et comment s’exerce l’influence.
Le pardon
Je reviens sur une entrevue que j’avais réalisée avec Sonia Benezra il y a un an dans le cadre de sa participation au Salon des aînés de Saint-Jérôme. Elle parlait sans détour de la pandémie : « Je ne pardonnerai jamais au gouvernement d’avoir laissé des aînés dire adieu à leurs proches en FaceTime », m’avait-elle dit.
Mais Marguerite Blais, elle, s’est-elle pardonnée ?
Elle prend une pause.
« Le livre m’a aidée à me pardonner un peu. »
Elle ne cherche pas à atténuer ce qui a été vécu. Elle l’explique.
« Il y avait un sacrifice quelque part. […] Émotivement, j’étais en désaccord total. Et c’est sûr que je me culpabilisais. »
Puis elle revient vers les familles.
« Je comprends à 100 % Sonia Benezra. […] Pour des enfants, ne pas être en mesure d’être aux côtés des personnes qui décèdent, c’est un traumatisme. »
Elle s’arrête.
« Ça, je vais toujours porter cette croix-là sur mes épaules. »
Quelle suite pour Marguerite
Marguerite Blais ne retournera pas en politique active. Elle le dit sans ambiguïté. Mais elle ne quitte pas le combat pour autant. Ce qui la dérange aujourd’hui n’est pas juste ce qui s’est passé, c’est surtout ce qui n’a pas changé. L’impression que la société n’a pas suffisamment appris. Que les aînés restent, en marge des priorités.
« Le livre aurait dû sortir à l’automne, explique-t-elle. J’ai décidé de le sortir maintenant parce que nous sommes en année électorale et personne ne parle des aînés », répète-t-elle, faisant écho à sa prise de parole musclée du 30 mars.
La caméra se ferme et elle évoque un possible deuxième livre en préparation. L’idée est là. Elle en parle avec la même prudence que tout le reste, sans effet d’annonce, mais sans fermer la porte.
Comme le disait Michèle Sirois au lancement : « On peut sortir la femme de la politique. Mais on ne sort pas la politique de la femme. » Pour visionner l’entrevue, rendez-vous sur le site internet d’Infos Laurentides ou sur nos applications mobiles gratuites.
MOTS-CLÉS
Saint-Hippolyte
Marguerite Blais
Aînés
Auteurs d'ici