Chercheurs, acteurs du milieu coopératif et citoyens s’y sont réunis pour revisiter une page marquante de l’histoire sociale québécoise.
En février 1975, les travailleurs de la Regent Knitting avaient repris leur usine textile de Saint-Jérôme pour fonder Tricofil, l’une des premières expériences d’autogestion ouvrière au Québec. L’entreprise, active jusqu’en 1982, est devenue un symbole de coopération au travail et de mobilisation ouvrière dans la région.
Ancien acteur de cette expérience, Paul-André Boucher se souvient du bouleversement provoqué par la reprise collective de l’usine. « Les travailleurs sont devenus responsables de l’ensemble des fonctions de production et de gestion. C’était un tout nouveau modèle de démocratie du travail », explique-t-il.
Parmi les changements marquants, les employés ont aboli le système de bonus à la pièce. « La moitié du personnel ne parvenait pas à atteindre les seuils imposés par l’ancien patron. Nous avons développé un modèle collectif d’organisation du travail. Malgré la fin des primes à la production, les résultats, tant quantitatifs que qualitatifs, étaient meilleurs qu’avant », ajoute-t-il.
Si l’expérience s’est terminée en 1982 dans un contexte difficile pour l’industrie textile, plusieurs estiment qu’elle aurait pu se poursuivre avec un meilleur soutien institutionnel. « Avec un peu plus d’appui des institutions financières et du gouvernement, l’expérience aurait pu perdurer », avance André Leclerc, ancien journaliste et membre du comité organisateur.
Un héritage qui dépasse l’usine
Au-delà de sa fermeture, Tricofil a laissé une empreinte durable dans la réflexion sur l’économie sociale au Québec. L’expérience a notamment contribué à nourrir les débats qui mèneront, dans les années 1980, à la création de mécanismes de financement collectif comme le Fonds de solidarité FTQ.
Le colloque visait ainsi à replacer Tricofil dans une perspective plus large, celle du développement des coopératives de travail et de leur reconnaissance progressive dans ce que plusieurs appellent aujourd’hui le « modèle québécois ». « Il faut connaître notre passé pour bâtir notre avenir », résume Paul-André Boucher.
Travail et coopération aujourd’hui
Les organisateurs ont également inscrit la réflexion dans les enjeux contemporains, qu’il s’agisse de la transformation du marché du travail, des tensions politiques ou encore de la transition écologique.
« La coopération est l’un des meilleurs véhicules pour agir démocratiquement dans les milieux de travail et repenser les finalités de la production », affirme Marie-Pierre Boucher, sociologue et professeure au Département de relations industrielles de l’UQO. « Ce n’est pas seulement économique, c’est aussi social, culturel et politique. »
En amont du colloque, du 2 au 4 mars, une délégation de jeunes Français et Québécois âgés de 18 à 35 ans a participé à un parcours exploratoire à Montréal et à Saint-Jérôme. Réalisée en collaboration avec l’Office franco-québécois pour la jeunesse et LOJIQ, l’initiative comprenait la visite d’entreprises d’économie sociale et d’organismes d’accompagnement afin de mieux comprendre l’écosystème québécois de la coopération.
Le choix de Saint-Jérôme pour accueillir le colloque n’est pas anodin. Ville industrielle marquée par le textile et le caoutchouc au XXe siècle, elle traverse aujourd’hui une nouvelle phase de transformation économique. « Souligner l’expérience de Tricofil ici, c’est rappeler l’enracinement territorial de la coopération et l’importance du développement régional », estime M. Boucher.

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